La différence entre un bon chercheur et un mauvais chercheur...

Il y un certaine effervescence,ce dans les laboratoires de recherche français depuis que le 26 novembre dernier, Antoine Petit, président du CNRS en a appelé à "une loi vertueuse et darwinienne [sic], qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l'échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies". Les réactions ne se sont pas faites attendre. La référence à Darwin a fait grincer des dents, mais plus généralement, c'est la distinction entre la recherche d'élite -- celle qui conduit à des grandes découvertes nobélisables -- et la recherche médiocre qui coince. C'est l'occasion de s'interroger sur ce qui fait et ceux qui font ces découvertes.

Toutes les découvertes scientifiques ont un point commun : ce n'en sont pas. Oh bien sûr il y eu la découverte de la gravitation universelle, du vaccin contre la rage, de la structure de l'ADN et j'en passe. Il y a eu Newton, Pasteur,  Watson, Crick, et Franklin. Mais quid de Pauling, Corey, Furberg ? Ces noms ne vous disent peut être rien (à moi non plus). Ils figurent dans la liste des références citées par Watson et Crick dans leur papier de 1953 exposant la découverte de l'ADN. On a retenu les noms de Watson et de Crick (et on a enfin réhabilité celui de Rosalind Franklin), et c'est bien normal : sans leur découverte, pas de biologie moléculaire, pas de séquençage génétique, pas de thérapie génique, pas d'édition du génome. Mais on a oublié que leur découverte n'a été rendue possible que parce qu'ils étaient prêts à la faire : l'état des connaissances scientifiques et techniques de leur époque a permis la découverte. Elle ne leur a pas été révélée.

Le Larousse (en ligne) donne plusieurs définitions au mot découverte :
(1) Action de découvrir ce qui était caché, dissimulé ou ignoré ; (2) Action de trouver, d'inventer un produit, un matériau, un système nouveau ; (3) Fait de prendre conscience d'une réalité jusque-là ignorée ou à laquelle on n'attachait aucun intérêt .
On peut voir dans ces définition de la découverte une révélation, un coup de génie, un eurêka. Ou alors, on peut y voir  la capitalisation d'un esprit bien préparé sur la somme des connaissances scientifiques de son époque. Si Galilée a découvert les cratères à la surface de la lune en regardant au travers de la lunette qu'il avait bricolée à partir de lentilles (qu'il avait inventée parce que qu'il connaissait les lois de l'optique), c'est parce qu'il connaissait les règles de la perspectives que d'autres avaient établies avant lui. D'autres n'auraient vu que des tâches.

Cela ne veut pas dire que la découverte est à la portée de tous. Le découvreur est celui qui a eu un peu plus d'intuition, plus de moyens (et -- donc ? -- plus de temps), plus d'aura ou plus de contacts que les autres, qu'importe. Mais il capitalise toujours sur des connaissances établies. Ce qui a fait écrire à Erik M. Conway et Naomi Oreskes qu'une découverte scientifique n'est pas un événement, c'est un processus*.

On peut comparer la connaissance scientifique est un tas de sable. Chaque grain de sable est un savoir. Les savoirs accumulés sont la connaissance. Chaque nouveau grain de sable jeté recouvre les autres, et sera recouvert a son tour.  Si on accepte cette analogie du tas de sable, alors la recherche apparaît comme une activité (collective) faite de chercheurs qui jettent des cailloux gravés avec leur nom dessus. A un moment donné, celui-ci a son nom en haut du tas, empilé sur les cailloux de ses prédécesseurs. Il a la plus belle vue. Il est aussi le plus visible.

Et voilà que l'on entre dans enfin dans le cœur du sujet. Le bon chercheur, c'est celui qui est tout en haut. Selon le principe d'une loi vertueuse et darwinienne du financement de la recherche, c'est lui qui attire les moyens matériels, financiers, humains. C'est comme ça que l'on ira(it) plus haut, plus vite, en empilant les grains de sable les un sur les autres, bien à la verticale. Un grain, deux, trois, peut être quatre... Jusqu'à ce que ces quelques grains retombent, s'étalent, dégringolent. Ou jusqu'à ce que les mauvais chercheurs entrent en scène. 

Chaque découverte en haut du tas de sable y est d'autant plus stable que la base du tas est large. Empiler les découvertes les unes sur les autres sans se préoccuper de stabiliser la base est une entreprise risquée. Ce sont au final les "réplicateurs" ou les "confirmateurs" qui, a posteriori, donnent de la valeur à une découverte, la crédibilisent, la stabilisent. Mais ça prend du temps, de l'énergie, de l'argent, pour pouvoir, avec tout ce sable, faire du mortier et de beaux bâtiments. La coupole de la basilique Saint Marc est magnifique. Mais à trop lever la tête on en oublie les piliers qui la soutiennent et lui permettent d'être admirée.

Toute analogie avec "une loi vertueuse et darwinienne [sic], qui encourage les scientifiques, équipes, laboratoires, établissements les plus performants à l'échelle internationale, une loi qui mobilise les énergies" est permise.


L'intérieur de la basilique Saint Marc (Source: https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/thumb/b/b1/San_Marco_vntrze_obrazka.jpg/1920px-San_Marco_vntrze_obrazka.jpg?1576661965074)
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"Les marchands de doute", éditions Le Pommier, p24

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