Le double effet kisscool des insectes herbivores
Plusieurs études
récentes ont attiré l’attention sur le déclin
rapide des populations d’insectes et la possible disparition
massive de nombreuses espèces au cours du prochain siècle. C’était
exagéré, mais l’exagération a stimulé un vif
et sain débat. A n’en pas douter, c’est surtout la
disparition des insectes pollinisateurs qui a été le plus relayée
dans les médias. En effet, les abeilles (domestiques et sauvages),
les bourdons, les syrphes et autres papillons
jouent un rôle essentiel dans la reproduction de nombreuses plantes
à fleurs en assurant la pollinisation. Or, pas de pollinisation, pas
de reproduction, et pas de fruits. Notre alimentation dépend donc
directement du service de pollinisation assuré par les insectes
pollinisateurs.
Mais tous les
insectes ne sont pas des pollinisateurs, loin s’en faut. Et tous
sont loin d’être les bienvenus dans les jardins, les champs et les
vergers. C’est notamment le cas de tous les insectes herbivores, et
à plus forte raison des insectes ravageurs des cultures. Ceux-là
restent généralement en dessous des radars des études sur la
conservation de la biodiversité. Et pourtant, ils jouent un rôle
essentiel dans le fonctionnement des écosystèmes. On pense souvent
aux insectes herbivores comme proies pour les oiseaux insectivores :
si les populations d’insectes s’effondraient, cela pourrait
entraîner en cascade le
déclin des populations d’oiseaux.
Ce à quoi l’on
pense moins spontanément, c’est aux interactions entre les
insectes herbivores et les insectes pollinisateurs. Et pourtant, ils
peuvent se rencontrer sur les mêmes plantes. Ils y a donc de fortes
chances pour qu’ils interagissent, d’une manière ou d’une
autre ! Mais de quelle manière ? La question restait à
trancher. Nous venons de publier une méta-analyse
dans laquelle nous avons recensé 88 études scientifiques dans
lesquelles les auteurs avaient comparé la pollinisation de plantes à
fleurs selon qu’elles avaient été, ou non, préalablement
attaquées par des insectes herbivores. Nous avons ainsi mis en
évidence un triple effet négatif des insectes herbivores sur la
pollinisation.
En moyenne, lorsque
les plantes étaient attaquées par des insectes herbivores, elles
avaient des fleurs moins attractives pour les pollinisateurs et de
fait étaient moins visitées par les pollinisateurs que des plantes
sans dégâts d’herbivores ; et cela se traduisait, en
moyenne, par une diminution du succès de la reproduction (notamment
du nombre de graines viables). C’est le double
effet Kiss Cool des herbivores : un premier effet direct sur
la croissance de la plante, et un deuxième, caché, sur sa
reproduction. L’impact des insectes herbivores était d’autant
plus forts que les insectes herbivores s’étaient attaqués aux
feuilles ou directement aux fleurs plutôt qu’aux racines.
Plusieurs mécanismes
peuvent expliquer ces observations. Notamment, les plantes attaquées
par des insectes herbivores produisent souvent moins de fleurs, ou
des fleurs plus petites et moins riches en nectars que des plantes
non attaquées. De la même manière, les pollinisateurs sont
capables de percevoir qu’une plante a été attaquée et peuvent
choisir de butiner sur une plante indemne, dont les fleurs offrent
potentiellement plus de nectar, ou un nectar plus énergétique. Pour
ce qui est de la production de graine, les mécanismes sont plus
incertains. Dans certains cas, la plante dont les feuilles sont
attaquées alloue plus d’énergie à se défendre plutôt qu’à
se reproduire. Mais lorsque ce sont les fleurs qui sont attaquées,
la plante peut jouer le tout pour le tout et allouer l’énergie à
la production des graines, ce que l’on appelle la
« surcompensation ».
Cette méta-analyse
nous livre deux enseignements clés. Le premier est que les insectes
herbivores et les insectes pollinisateurs interagissent dans nos
écosystèmes. Le deuxième est que si ces interactions sont
évidentes, les mécanismes impliqués le sont beaucoup moins. Un
troisième enseignement résonne alors comme une évidence : si
les populations d’insectes déclinent, qu’il s’agisse de celles
des herbivores ou des pollinisateurs, les conséquences en cascade
sur les écosystèmes seront considérables, mais difficiles à
prédire. Or, comme on ne peut protéger que ce que l’on connaît,
il est urgent de renforcer les études sur l’écologie des insectes
et de leurs interactions avec les plantes, sans caricature ni
exagération.
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Moreira X, Castagneyrol B, Abdala-Roberts L, Traveset A. A meta-analysis of herbivore effects on plant attractiveness to pollinators. Ecology 100:e02707.
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